True Grit

Publié le par Dobbs

 

A droite et à gauche, les critiques semblaient assez élogieuses

sur le sujet du nouveau métrage des Coen. Remarquablement

déçu par Burn after Reading, je ne pouvais passer à côté

d'une petite analyse personnelle de leur version de True Grit...

 

True-Grit--Movie-Poster.jpg
 

DU PAREIL AU... MÊME ?

 

True Grit est l'adaptation cinématographique d'un roman

remarquable de Charles Portis qui suivait les traces d'un

Mark Twain "modernisé" à coup de tranches de vies liées

à une singulière protagoniste : une jeune adolescente

en quête du meurtrier de son père dans un pays en

pleine transformation.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/thumb/2/2b/True_Grit.jpg/220px-True_Grit.jpg

Le roman de cet ermite en rupture avec le système avait

déjà été adapté en 1969 par Henry Hathaway, l'un des

plus grands techniciens du cinéma à Hollywood (et

spécialiste du western) avec l'aide d'un très grand de

la photographie : Lucien Ballard.

 

http://4.bp.blogspot.com/-3TR39XjPm7I/TWokYZRe9hI/AAAAAAAACl8/Qv9KdRV6WyU/s1600/true-grit-1969.jpg

 

Cette adaptation prenait clairement

des libertés avec le matériel d'origine,

avec une surenchère d'émotions tant musicales

que d'acting (John Wayne, jouant le Sheriff

Cogburn de l'époque, avait reçu un Oscar plus

pour sa carrière que pour son jeu "habituel").

 

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Les frères Coen réalisent quant à eux une

adaptation plus fidèle à la focalisation

du livre initial, en jurant devant Dieu de

ne pas avoir copié Hathaway et en ne se

souvenant que très brumeusement du montage

d'un film qu'ils n'auraient pas vu depuis

très longtemps... Il est clair après

visionnage qu'un doute peut (et doit) subsiter.

 

http://s.excessif.com/mmdia/i/95/5/true-grit-8-10380955ycfcb_1798.jpg

 

UN OUEST TERNE ?

 

Soyons clair, True Grit 2010 n'est pas un très bon

western, ni non plus un très bon film : il est

 loin de cette réhabilitation cinématographique

tant annoncée du western US. Il n'y a aucune

sublimation des codes et il ne restera pas

dans les annales comme "chef-d'oeuvre".

 

Vous aurez droit à une fin expéditive comme Burn

after Reading et comme la plupart des morts du

film. Vous n'aurez pas la proximité d'un Miller's

Crossing ou l'intimité d'un Barber, pas l'introspection

d'un Barton Fink ni l'hystérie d'un Raising Arizona,

et pas l'ironie d'un Ladykillers...

 

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Attention, ce n'est pas un mauvais film, loin de là,

car il amène une vision différente de la version de 1969

avec sa qualité photographique, ses mouvements

de caméra et son casting. Attention toutefois à

regarder la version US et pas la version française

d'une banalité affligeante...

 

Un film sobre et académique avec beaucoup de redites

de plans d'Hathaway, qui donne toutefois la place de choix

à son héroine jouée magnifiquement par une gamine

de 13-14 ans (alors que l'actrice de la version de 1969

en avait plus de 20). Je reviens une fois de plus

à cette particularité remarquable du film des Coen :

tout est basé sur la vision de Mattie, avec sa voix off,

la boucle du montage, le positionnement de la caméra

à sa taille, ses regards caméra, ses vues subjectives

et sa domination tout le long du métrage.

 

http://t1.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQ6_9Ywv6cAhco-3MAsPvOpJacnfOSmh9xVeZwR0MHLKsq7eUvVMA&t=1

 

Vue-sub-2010.jpg

 

Parti pris remarquable mais aussi destabilisant...

En effet, nous n'éprouverons aucune crainte pour elle

durant toutes ses épreuves : elle les domine toutes

sans difficulté. Sa vengeance aurait pu être

profondément humaine avec des émotions vraies,

alors qu'au final sa gestion des évènements et

des êtres la rend froide et mécanique. Les

ellipses du montage n'arrangent rien et la rend

distante de nous. Alors que dans la version de

1969 les émotions affleurent régulièrement.

 

Emotion-Mattie-1969.jpg


ici Mattie est déjà transformée et intouchable...

 

D'entrée de jeu, chez le croque-mort le ton est donné

avec sa phrase lapidaire "l'esprit n'y est plus".

 

L-esprit-n-y-est-plus-2010.jpg

 

LA VENGEANCE AUX 2 VISAGES :

 

Comme je l'ai précisé beaucoup de plans

semblent en redite par rapport à la version de 1969

(y compris le faux raccord après la rivière), ce qui semble

contredire les effets d'annonces des Coen à ce sujet.

En poussant l'analyse, on s'aperçoit en plus

que la plupart des plans de Hathaway sont ici

radicalement inversés...

 

gun-riviere-1969.jpg

 

Les jours semblent parfois en couleurs

désaturées, les nuits sont magnifiquement

filmées, les angles de caméras varient souvent

jusqu'à la plongée totale qu'effectionnent

souvent les frangins cinéastes. Le film

devient académique et sans aucun décalage ou

sans politiquement incorrect : le film de 2010

devient parfois plus sobre que celui de 1969

(notamment au niveau de la musique qui

était parfois limite pour celui d'Hathaway :

trop d'emphase, ou soulignant trop les

effets de jeu des acteurs).

 

Normalite-table-1969.jpg

 

True Git ?

Un film de vengeance où l'émotion même de

la vengeance est niée dés le début : rien de

revanchard, rien d'obssessionnel, juste un sous-texte

très intéressant sur la notion d'économie.

 

UNE ECONOMIE DE MOYEN(S)

 

Peu d'effets spéciaux, peu de maquillage, des matte

discrets pour s'effacer devant le jeu des acteurs et le

montage très sobre et elliptique.

 

Une dédramatisation où le trauma n'existe

presque jamais, malgré les épreuves vécues.

Où les spectateurs ne peuvent avoir peur

pour les protagonistes principaux, où les

annonces et les gros plans préviennent de toutes

les surprises à venir (duel à cheval, puit, LeBoeuf)...

 

http://www.absolutefiction.com/wp-content/uploads/2011/02/true.grit_..21.jpg

 

La froideur et l'intelligence des propos sont remarquables,

car quidés par la notion même d'économie : il ne se passe

pas 5 minutes sans que les termes marchandage, contrat,

propriété, prix, profit, échange ne soient prononcés,

maitrisés, relancés. La vengeance qui est la norme

dans le western et dans le film de 1969 en prend

un coup (grace encore une fois au jeu de Haliee Steinfeld).

 

http://s.excessif.com/mmdia/i/95/3/true-grit-de-joel-et-ethan-coen-10380953fmcrb.jpg?v=1

 

COEN OR NOT COEN ?

 

O'Brother m'avait scotché à tout point de vue, j'attendais

autant de True Grit d'où ma déception. Au delà de cela,

le contenu de ce western reste très intéressant (même

si pour moi le meilleur western des Coen reste... Fargo).

 

Les réalisateurs nous proposent ici peut être

le dernier western crépusculaire à défaut d'un

très bon western (Open Range et Impitoyable sont

tellement loin devant) : la mort y est omniprésente

sans que le message soit trop initiatique/hermétique

comme avec le Dead Man de Jim Jarmush. Les

protagonistes meurent sans se revoir, les

légendes disparaissent sans même un combat

final transcendant, tout est spectral....

 

La mort semble omniprésente et symbolique

dans un monde où la sexualité/famille est occultée/

détruite (la femme n'est qu'un partenaire contractuel, il

n'y a aucune promiscuité génante, les familles sont

anéanties, les enfants battus, les hommes manipulés

et infantilisés etc...).

 

http://s.excessif.com/mmdia/i/95/2/true-grit-5-10380952bpxro_1798.jpg

 

UN WESTERN SYMBOLIQUE

 

Les adultes dans True Grit sont systématiquement

infantilisés : le croquemort ne fait que répéter les

choses, les protagonistes ont un vocabulaire limité

ou ne sont pas compris, la parentalité est dénigrée,

le grotesque est amplifié, le ranger et le marshall

sont souvent assis ou couchés, les anecdotes et les

jeux fusent tout le temps.

 

L'aspect surnaturel est visiblement absent,

mais une touche discrète se fait toutefois sentir :

Mattie traverse la vie sans laisser de trace, son

cheval Blackie ne la sent pas tellement elle est légère,

elle est froide sans émotion perceptible. L'homme

médecine en peau d'ours passe comme un spectre.

 

Homme-ours-2010.jpg

 

LeBoeuf n'est plus du tout traité comme en 1969 :

toutes ses interventions sont modifiées, il apparaît

et disparait par le montage régulièrement jusqu'à

la fin (très différente du film d'Hathaway).

 

Leboeuf-2010.jpg

 

L'initiation de Mattie reste perceptible par l'eau

jusqu'à l'assèchement complet de l'élément :

Elle traverse par elle même le fleuve, rencontre

la mort dans la rivière et finit dans un puit asséché.

Le montage se fait en boucle par le train avec l'arrivée

de la jeune Mattie à Fort Smith et son voyage retour

lorsque le temps a passé et qu'elle a vieilli : elle a

perdu son innocence en travaillant comme gestionnaire

pour ses parents illettrés et en pourchassant Cheney, et

a perdu le reste de sa vie de femme à cause

de sa froideur et de sa distance aux autres. La

perte du temps et des repères est démontrée

par l'épanadiplose...

 

http://www.youknow-forkids.com/news/wp-content/uploads/2010/11/truewest101129_250.jpg

 

La transformation est symbolique chez les Coen :

Mattie change d'habits, subit les épreuves de l'eau et des

ténèbres (l'aspect nocturne est plus travaillé dans la version

2010), du fer et du venin, perd un bras et disparait dans le 

lointain au dessus des tombes (même si Hathaway

enfonce le clou en mettant Cheney dans la grotte

avec elle ce qui est encore plus fort). Elle finit son

cheminement portée par le vieil homme borgne

qui est transformé lui-même en cheval humain

après le décès de Blackie (dont ici tout le

monde se fout royalement alors qu'il est

signe de renouveau absolu).

 

http://andersonpost.org/papermind/wp-content/uploads/2011/01/TrueGrit1.jpeg

 

Je ne parlerai même pas des leitmotivs "coeniens"

concernant la bible citée tout le temps : citation

intra et extra diégétique, présence des pommes,

de la bible, du serpent, du seau à la dérive

dans la rivière etc...

 

Pommes-vallee-de-la-mort-2010.jpg

 

Bref...


Le film doit être vu, surtout pour le jeu des

acteurs principaux et secondaires (Josh Brolin

et Barry Pepper, énorme), le travail de rendus

des couleurs en prises de vues nocturnes, le côté

Mark Twain à ellipses destructurées et les angles de vues.


Sans oublier les séquences d'anthologie comme

la scène de marchandage, celle de la cabane et le

gunfight final. Même les scènes autour du maïs,

aliment récurrent (tirs, cabane) montre comment

les choses discrètes sont judicieusement placées

(à l'instar des cordes qui séparent les

individus dans les plans etc).

 

Ned-2010.jpg

 

Mes séquences préférées ?

 

L'introduction en travelling lent en pleine nuit sur

le corps du père et la scène autour du lieu d'aisance :

 

Chiottes-2010.jpg

 

La scène des pendus qui différe énormément

de la version 1969 : ici, chaque pendu renvoit à

un discours représentant les 3 protagonistes.

Le premier parle beaucoup et est raillé par le public

comme Mattie, le 2eme se fout d'avoir tué un innocent

comme Cogburn, le 3eme est un étranger qui

n'a pas droit à la parole et qui est l'élément cible

de dérision/moquerie comme LeBoeuf...

 

Pendus-2010.jpg

 

Une scène qui prépare déjà la mort

symbolique de tous ceux qui sont présents :

Leboeuf ne sera pas retrouvé, Mattie arrivera

3 jours (encore 3) trop tard après le

décès de Cogburn et assistera à la pathétique

représentation des dernières vieilles

légendes de l'ouest : James & Younger.

 

Pour ma part, j'aimais aussi l'ironie

de la version 1969 même si le film des

Coen est meilleur, bien meiileur.

 

Hanging-1969.jpg

 

Alors True Grit ?

 

Juste un film plaisant,

un film pour ceux qui ont oublié

leur ombre de Peter Pan derrière eux

et s'en foutent royalement...

 

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Petit détail complémentaire :

 

http://www.truegrit.fr/novel/images/comic-cover.jpg


Il existe une BD on line, préquelle

du film disponible  ICI.

 

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Bonne lecture

Bon film à vous :)


 


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


Publié dans CHRONIQUES CINE-TV

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